30/06/2013

28 juin 2013 : Vannes : L’Ultra-Marin…

…ne se prépare pas en courant les 20 kms de Bruxelles en Goyave !

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Avant de commencer, je dois vous expliquer une des raisons pour lesquelles j’adore la course à pied. Une course est un des seuls moments ou tu prends des décisions qui n’impliquent que toi et, donc, personne ne viendra critiquer ou mettre en doute tes décisions. En plus, une fois prises, tu dois les accepter quelqu’en soit les conséquences et là encore tu n’as pas le choix. Tu as pris la décision, tu l’acceptes mais personne d’autre que toi n’en souffrira. Ce fait est très valorisant quand les décisions prises sont bonnes ou en tout cas arrivent à un résultat probant. Mais ce postulat de départ ne change pas quand les décisions sont mauvaises… c’est toujours toi qui en paie les conséquences et toi seul. Il fallait bien qu’un jour ça m’arrive et ce fût ce week-end. Un nombre incalculable de mauvaises décisions se sont accumulées pour arriver au final à un abandon que je ne peux mettre sur le dos de personne d’autre que moi-même. J’ai pris ses décisions seul et je les accepte en espérant en prendre de meilleures la prochaine fois.

Et comme ce blog ne doit pas servir uniquement à raconter mes courses extraordinaires, voici une course d’un type qui se rend compte que finir un objectif n’est pas un automatisme. Il faut s’y préparer. C’est bon de s’en rappeler parfois…

Mais à partir de quand ça a mal tourné ?

A mon avis, à partir du début… me basant sur ma rando autour du Golfe du Morbihan l’an passé et sur mes 172 kms lors des 24h d’Ath, j’ai bêtement conclus que je pouvais me lancer dans l’aventure de l’Ultra-Marin sans craintes. J’ai été tout de suite persuadé de pouvoir le faire et dans un temps plus que raisonnable. Dès le départ, je n’ai pas accordé le respect nécessaire à une telle course. La préparation s’en est fortement ressentie. Vu que c’était dans la poche, ou quasi, de l’endurance dans une bonne ambiance de bonne aloi suffira. J’ai quand même fait un marathon à fond, suivi d’un marathon tranquille puis du Tour du Pays de Caux pour faire des kilomètres. Tout ça sur ce bon vieux macadam sans grande difficulté. Il me restait un mois et demi pour récupérer de tout ça et arriver frais à l’objectif… j’aurai pu essayer de récupérer un peu de capacité à changer de rythme, à réapprendre les mini-relances, à gérer mon ravito… mais non, j’ai juste couru en Goyave à Bruxelles et en chapeau de paille à Verviers… Je ne dis pas que je n’ai pas fait de kilomètres mais certainement pas ceux qu’il fallait…

Arrive le weekend attendu. J’arrive sur place la veille pour pouvoir bien me reposer (une des seules bonne décision !). Je retrouve un resto italien trouvé l’an passé et je fais le plein de sucres lents. J’ai une confiance totale sur le fait de finir le Raid et m’étonne presque du côté éclectique du peloton. Tous les formats sont rassemblés mais un pourcentage assez faible de « killian jornet » ! Ca va jusqu’à la marcheuse imposante aux genoux en X que je verrai finir dimanche à 10h30 et repartir tranquillement à pied avec ses 2 sacs comme si de rien était… Ce ne sera pas la seule que j’aurai mal jugée au départ. Celui que j’ai le plus mal jugé, c’est bien moi… Me voilà donc dans la foule, tout fier d’aller chercher le TShirt de finisher ! Il n’y aucun doute là-dessus ! Je croise Philippe qui était là aux 24h d’Ath. Juste le temps d’une photo et on se perd de vue.

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Philippe finira en moins de 35 heures !!!!!! Enorme bravo à lui !!!!!

19h : le peloton s’élance vers la première boucle « pour le fun » à travers Vannes. Le chrono ne commencera qu’après notre retour sur le port. Je trotinne, je marche pour m’économiser. En fait, je pense que je réalise seulement à ce moment là que je ne suis pas du tout prêt pour cette course et je tente de reculer le moment fatidique du vrai départ. On passe sous l’arche et je commence à courir. Mon cardio est allumé et je sais la valeur théorique qu’il doit prendre… La pratique va vite s’éloignée de la théorie… Je vois bien que j’explose les limites mais pas tant que ça finalement (si ça ce n’est pas une mauvaise décision !) je continue donc au même rythme. Finalement, je sais encore parler donc ça doit aller (bien sûr !) Je dépasse Philippe avec son drapeau belge au sac. On s’encourage. Passage à côté du premier camping que j’ai utilisé l’an passé et on commence le tour de la première presqu’ile. Ca monte et forcément je continue à courir alors que je sais très bien qu’il faudrait alterner marche et course… mais mon cardio ne monte pas si haut et il redescend bien en descente (bien sûr… grosse mauvaise décision !). Je bois bien. Sans m’en rendre compte j’arrive au premier ravito et je repars assez vite. Ca va bien, autant en profiter ! (n’importe quoi !). Je suis derrière une féminine qui a un très bon rythme mais je la dépasse quand même car tout ce qui est pris n’est plus à prendre… (et on continue dans les logiques de bac à sable !). Je profites quand même du paysage et de la faune. Des aigrettes par-ci, des bécasses par-là. Le décor est magnifique. Je prend plaisir. Ce n’est pas parce que je gère mal ma course que je ne vais pas en profiter ! On passe derrière le deuxième camping de ma rando. A nouveau une montée mais en macadam et je continue à trotiner à la place de marcher. C’est au passage sous la grand route que je commence à marcher. Je grignotte pour reprendre des forces. Et oui, je dois déjà reprendre des forces et on est même pas au 30ème kilomètre… Premier passage dans un champ en montée. Je me rend compte que je n’ai aucune relance. Le manque de trails et d’entrainements à allure variée se fait directement sentir ! Le moral en prend déjà un coup car je sais que ça ne fait que commencer. Comment je vais réagir au nombreux escaliers qui m’attendent ?? Je préfère ne pas y penser et continuer à courir (Je pourrais ralentir pour m’économiser mais ce serait une trop bonne décision). La nuit tombe et le premier jeu entre nous arrive. Celui qui sort sa frontale en premier à perdu ! Je fini par m’arrêter quand même à l’entrée d’un sentier sous les arbres pour ne pas risquer la chute. 5 minutes plus tard voici le 2ème ravito. Je sens déjà mes cuisses qui se contractent mais je prend ce ravito comme le premier, dans l’urgence. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression que je dois partir au plus vite. Quand je recommence à courir, après avoir rempli mon camelbag et ingurgité quelques trucs, je sens mes cuisses et je m’étire… enfin… je fais semblant de m’étirer pour me donner bonne conscience… et c’est reparti direction Sarzeau ! J’ai trouvé un rythme. Ok, ce n’est pas le bon car mon cardio voyage toujours à 5 ou 10 puls trop haut mais j’avance bien donc je continue ! Les parties de marche se font plus régulière mais ça reste raisonnable (en fait, ce n’est pas raisonnable du tout, elles devraient être beaucoup plus nombreuses vu la difficulté du parcours…). Par contre à l’approche de Sarzeau, à 3 kms du ravito chaud, je craque complètement et je fini en marchant. Je passe le tapis de chrono complètement vidé ! Je commence à me rendre compte que je viens de passer les premières heures de course à mettre en péril tout le reste. On est au 60ème kilomètre et je n’avance plus ! Je me rend compte des mauvaises décisions et je recherche des solutions pour réparer mes erreurs si ce n’est pas déjà trop tard… Après 5 minutes avec le regard dans le vague, je vais chercher des pâtes, de la soupe et du jambon.

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Je mange avec appétit et un concurrent qui abandonne me dit « c’est bien, tu peux toujours manger, ça va aller ! ». Je le crois ! Je profite des tapis de gym mis à disposition pour m’étirer un peu. Ca fait du bien au dos mais mes cuisses sont déjà loin. J’hésite déjà à repartir mais les pâtes m’ont fait du bien et je me dis que ce n’était qu’un coup de moins bien. Me voilà reparti dans la nuit. J’ai mis ma veste sans manches mais il fait quand même frisquet. Je ne prend pas le temps de mettre celle avec manches… Le repas fait effet et je peux recourir. Par contre, je ne me décide pas à mieux gérer… je passe par les panneaux d’encouragements de la mouette que j’avais vu l’an passé en marchant. Ca me fait plaisir. Je sauve un raideur d’une erreur d’aiguillage, tout se passe bien, je resauve le même d’une autre erreur et je lui propose de me payer une bière si il y a une troisième fois… Et soudain, je vais me prendre le retour de manivelle de ma gestion inadaptée ! Sans prévenir, mon corps s’arrête. Je commence à marcher. Un groupe me dépasse et le dernier veut me laisser passer devant. C’est un raideur que j’ai déjà vu avant. Il alterne très efficacement marche et course et là il est en option « marche ». Je lui répond : « Non, vas-y, à un moment donné, il faut savoir arrêter les conneries… ». Je me rend compte en une seconde que c’est foutu. Jamais je ne récupèrerai assez d’énergie pour aller jusqu’au bout. J’espère encore arriver jusqu’au bâteau pour le fun mais je ne sais pas du tout à combien de kilomètres je suis. Je commence à parler à E.T. mais il ne peut plus rien pour moi, c’est trop tard. Les erreurs ont déjà été faite. Je ne sais plus courir. Mon tibia droit souffre. Je ne sais pas trop pourquoi. Sans doute pour me faire arrêter car mon corps se rend bien compte du mur vers lequel je l’entraine. Je marche quand soudain mon orteil droit rencontre une pierre. L’ongle que j’avais perdu ici même l’an passé vient de se refaire la malle… encore un avertissement du corps qui n’en peut plus. Je marche, j’avance mais je n’ai plus l’envie de bien faire. Même le bâteau n’est plus assez fun pour me motiver et le dernier ravito à 16 kms du bâteau n’est toujours pas arrivé ! Je marche toujours et je me dis que voir le jour se lever sur la Baie serait déjà pas si mal… et le ravito n’est toujours pas là… Je décide de ne pas aller jusqu’au bâteau. A cette allure là, je vais mettre 4 heures pour y arriver et mon tibia ne le supportera sans doute pas et mon mental non plus. Je dois accepter les mauvaises décisions prises dès le départ de cette course et rendre ce dossard à l’organisation. Je ne mérite pas cette course. Je ne l’ai jamais respéctée, je ne me suis jamais rendu compte de la difficulté du projet. Je n’ai pas beaucoup d’autres choix. Le ravito arrive enfin et je passe le tapis de chrono. « dossard 467 » « Oui, et je vous le rend. ». La décision est prise et je l’accepte. C’est sans doute la première bonne décision de la nuit. Les bénévoles sont incrédules car je n’ai pas l’air de souffrir. Il me font téléphoner au central pour qu’ils viennent me chercher. Je présumes qu’ils me font téléphoner personnellement pour être sûr que c’est moi qui prend la décision d’arrêter. Ca sonne et je confirme mon abandon. C’est fait. Je ne suis pas finisher. Plus qu’à attendre la navette pour rentrer à l’hôtel. Je serai accompagné d’une féminine qui marche depuis aussi longtemps que moi et qui était parti de Sarzeau à peu près en même temps que moi. Elle tremble et tente de se réchauffer avec sa couverture de survie. De mon côté, je préviens mes amis que c’est fini. Et je suis serein. Aucune amertume. C’est logique. Je l’ai bien cherché. A 8 heures, j’arrive à l’hôtel. Je prend ma douche et je vais déjeuner. Je passerais la journée à dormir devant le Tour de France.

Le soir, je me décide à aller voir l’arrivée de ceux qui ont réussi à surmonter cette épreuve. J’arrive sur le Port et la vue des arches me rempli de respect pour ces types qui finissent avec un dossard jaune. Je suis à peine arrivé à la moitié du parcours et eux ils finissent ! Je prend le temps d’applaudir chaque dossard jaune en cachant le mieux que je peux le bracelet jaune que j’ai au poignet qui signifie que moi aussi j’ai essayé… Je n’aurais jamais pu le faire cette année avec l’état d’esprit dans lequel je suis arrivé. Je m’en rend compte face à ces athlètes anonymes. Ils méritent toutes les ovations du monde ! Et là, la comparaison entre leurs arrivées et l’arrivée du tour de France que je viens de voir me donne la nausée… Le vainqueur de l’étape du jour en Corse gagne 8000€ (à partager dans l’équipe, bien sûr…) et ici on reçoit un TShirt… En Corse, il y avait des millions de personnes sur le bord des routes. Ils ont droit à quelques badeaux qui ne savent pas que c’est l’endroit de l’arrivée et qui marchent entre les finishers… Tony Martin a été emmené à l’hôpital en civière et repart ce matin dans le peloton si j’ai bien suivi. Moi, j’ai vu un type qui a dû attendre à 6 heures du matin avec une entorse dans une tonnelle pour se faire emmener par une équipe de croix-rouge qui allait chercher le médecin le plus proche (l’organisation est au top et il a été pris en charge plus que correctement). Je ne suis pas sûr qu’il repartira demain… Le contraste est énorme et je ne suis pas sûr qu’il soit normal. Je dis ça mais je vais retourner regarder l’étape du jour, bien sûr. Mais pourquoi ne voit-on jamais d’image de ces athlètes d’un jour à la télévision ? Ils le méritent tant ! Celui à qui j’ai dit que j’arrêtais les conneries est arrivé à 22 heures toujours aussi frais à peu près 18 heures après ma décision !

 

Dimanche matin, je suis retourné au port pour voir la suite des arrivées. C’est peut-être le début d’une longue série de bonne décision à venir. La suivante fût celle de prendre du repos, et pas qu’un peu ! Après, je verrai bien comment ça se passe.

Commentaires

Merci de ce partage. Avec le REPOS, la confiance reviendra.

Écrit par : mamy | 30/06/2013

Compte-rendu magistral pour une course énorme en apprentissages! Tu as pris la bonne décision, c'est certain, puisque tu as écouté ce corps qui te donne déjà et qui te donnera encore beaucoup si tu continues de l'écouter comme tu l'as fait en t'arrêtant. ;-) Mais ne sois pas trop dur avec toi, non plus ... Te connaissant, tu tireras les enseignements qu'il faut et l'Ultra-Marin redeviendra un beau challenge à venir! Courage! ;-)

Écrit par : charlotte | 01/07/2013

bravo Titi!
on s en fout que tu n ais pas fini.
Quelle montagne de choses tu as appris!!! :-)

Écrit par : Pierrot | 01/07/2013

J'ai vraiment apprécié l’honnêteté de ton CR, Bravo à toi pour tous ce que tu as fait :-)

Écrit par : Rohnny | 02/07/2013

Thierry.... bcp d’émotion à te lire. Oui, je l'ai fini cet ultra marin.... mais tu as autant de mérite à t'être aligner au départ. Ton compte rendu est magnifique de franchise et je trouve cela très très touchant de faire son Mea Culpa avec tant de lucidité.... Tes derniers 24h d'Ath ont prouvé que tu es un "guerrier".... et un jour tu retourneras au Morbihan et tu auras ton t'shirt.
PS: j'aime ta comparaison avec le tour de France.... mais laissons leur les caméras et les primes qui finissent par toujours tout pourrir dans le sport...
Au plaisir de te revoir sur l'une ou l'autre course.

Écrit par : Philippe | 26/09/2013

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